Spagyrie

Ph. Vaysal

Si les alchimistes se sont passionnés et se passionnent encore pour la transmutation et la perfection des métaux, leur objet principal de recherche fut, avant tout, la quête et la connaissance des lois et des mystères qui régissent la vie et conditionnent la maladie ou la santé. Car nombre d'alchimistes étaient avant tout soucieux de contribuer humblement au soulagement des maux de la condition humaine par l'entremise de la science sacrée. Paracelse se situe totalement dans cette voie hermétique. Plus que ses prédécesseurs, il donna à ses recherches alchimiques une orientation médicale et développa tout particulièrement la médecine spagyrique, qui lui doit son nom.

Célèbre pour les succès qu'il obtint en nombre dans des maladies considérées comme difficilement curables à l'époque, Paracelse demeura cependant mal compris quant à son oeuvre. Hahnemann lui-même, qui prétendit s'inspirer de la médecine paracelsienne dans l'élaboration de sa théorie homéopathique, se fourvoya totalement dans l'interprétation qu'il en fit, ce qui n'enlève, bien entendu, absolument rien à l'importance de ses découvertes.

Paracelse, est le digne héritier de l'illustre B. Valentin. Ce dernier orienta ses recherches spagyriques dans le règne minéral et fut le premier à mettre à l'honneur la thérapeutique antimoniée, laquelle demeura en usage jusqu'au début du 20ème siècle. Mais seuls les spagyristes surent convenablement utiliser, sur le plan thérapeutique, le métalloïde roi (regulus), avec toute la finesse et la subtilité requises.

Si nous avions à définir succinctement la Médecine de Paracelse, nous dirions qu'il s'agit tant d'une médecine holistique, traditionnelle, que d'une philosophie, laquelle considère l'homme comme étant un microcosme indissociable de son environnement macroscopique et en totale interférence avec ce dernier.

Toute maladie apparaît alors comme une dysharmonie vibratoire, une dissonance nécessitant, lorsque les processus d'autoguérison sont dépassés, le recours à des préparations dites quintessenciées capables de restaurer l'harmonie et de contribuer à un retour sur le chemin de la guérison. En ce sens, la Spagyrie présente une certaine parenté avec l'homéopathie (et d'autres médecines dites holistiques).

Extraction spagyrique

Elle s'en éloigne cependant sur d'autres plans et précisément pour trouver quelques fondements communs avec la phytothérapie galienne, l'ancêtre de l'allopathie actuelle. En fait, plus que située entre ces deux grands blocs qui rivalisent et se combattent avec virulence depuis deux siècles (médecine du pondérable et des contraires / médecine de l'infinitésimal et des similitudes), la médecine spagyrique surpasse ces dilemmes pour mieux les intégrer et en faire la synthèse. Certains s'empresseront de prétendre, à tord, que ce sont là des propos partisans et racoleurs.

Si Hahnemann se réfère à la notion de pathogénie, notion autour de laquelle se construit la théorie homéopathique, Paracelse se réfère, quant à lui, à la théorie des semblables, basée sur un système de correspondances analogiques entre l'homme et l'univers, au sein d'une vision cosmogonique gouvernée par l'astrologie ou plutôt astrosophie (science des signatures astrales).

Ainsi par exemple, les maladies du sang ont, selon l'approche paracelsienne, une signature planétaire martiale. Mars, dieu de la guerre, s'associe traditionnellement à la couleur rouge, couleur du sang, de la colère, des émotions... Or le fer, traditionnellement rattaché à Mars, notamment en raison de la couleur rouge de son oxyde, s'avère être un constituant fondamental de l'hémoglobine du sang, faisant de lui le traitement prestigieux de l'anémie carentielle. Les anciens ne connaissaient ni n'expliquaient concrètement le fondement de la relation existant entre le fer et le sang; pourtant ils avaient pressenti, par analogie, l'importance que pouvait jouer le fer dans certaine maladie du sang (anémie) où Mars était en défaut (pâleur, asthénie, pouls rapide et filant ... ).

Dans le règne végétal, les adeptes de la médecine de Paracelse ont également cherché à établir des correspondances d'ordre analogique, entre les plantes médicinales et leurs propriétés thérapeutiques. Le millepertuis, par exemple, était apprécié tout particulièrement pour ses vertus hémostatiques.

"Comme ses feuilles, nous dit Leclerc, sont criblées de trous et que ses fleurs laissent suinter un suc sanguinolent, les adeptes de la médecine des signatures en faisaient un spécifique de toutes les lésions entraînant une solution de continuité avec perte de sang. Ces chirurgiens de Montpellier l'utilisaient comme un vulnéraire à nul autre pareil."

Certains médecins commencent à être sensibilisés par ce type d'approche médico-philosophique. P. Franchomme, dans son remarquable ouvrage l'Aromathérapie exactement, en vient à établir à l'issue de son expérience pharmaco-clinique une corrélation entre le niveau d'action de la plante (système nerveux, système rythmique, métabolisme et reproduction) et sa couleur. Ainsi, les huiles essentielles violettes, bleues, à molécules négatives, à mobilité élevée, se révèlent être calmantes et apaisantes, alors que les huiles essentielles rouges, à molécules positives et à mobilité réduite, apparaissent généralement pourvues de propriétés toniques et stimulantes. Entre les deux extrêmes du spectre solaire se situent tous les intermédiaires.

Cette approche moderne de la pharmacopée par les plantes, telle que l'envisage Franchomme, est totalement en accord avec celle de Paracelse qui répartissait les plantes médicinales selon sept groupes, chacun de ces groupes étant gouverné par une des sept planètes, et chacune d'elles en relation avec l'une des sept couleurs de l'arc-en-ciel. La couleur, dans l'attribution d'une signature planétaire à une plante, était un critère important mais non pas le seul. D'autres critères avaient leur importance: la forme de la plante, son odeur, son biotope...

On est bien loin du système des similitudes et des pathogénies hahnemaniennes. Système séduisant sur le plan intellectuel, il est vrai, mais au sein duquel il est tellement facile de se perdre, même - qu'on nous pardonne - pour un homéopathe averti.

Et le grand dilemme, centre de discussions des homéopathes, à savoir de privilégier ou non une haute plutôt qu'une basse dilution, se trouve balayé, dans la mesure où la Spagyrie a toujours recours au pondérable et affirme qu'il n'est pas nécessaire de diluer une substance à l'infini pour accroître son champ et sa profondeur d'action. L'expérience spagyrique le démontre aisément.

Ceci nous amène pour finir à évoquer un problème qui nous tient particulièrement à coeur, celui des éléments minéraux, présents à l'état de traces, dans la teinture spagyrique. La présence de ces micronutriments ou oligoéléments (domaine du pondérable) découle directement et spécifiquement du mode de préparation spagyrique. Les micronutriments (Cu, Zn, Si, Mg ... ) jouent un rôle tout à fait considérable comme modificateurs et correcteurs du terrain, tant d'un point de vue structural comme matériau plastique, que d'un point de vue fonctionnel, comme biocatalyseurs de réactions enzymatiques indispensables à toute vie (1). Bien avant qu'un phénomène de mode ne s'empare de ce problème, von Bemus en avait intuitivement pressenti toute l'importance.

Pour mieux nous faire comprendre, nous ne citerons qu'un exemple, celui de la prêle dont l'incorporation des sels solubles et insolubles, au sein de la teinture, contribue à enrichir considérablement sa teneur en sels minéraux (particulièrement en silice) et de ce fait son pouvoir reminéralisant.

En somme, l'élixir (de l'arabe el iksir, l'essence) spagyrique végétal se caractérise plus que n'importe quelle autre préparation de la pharmaceutique galienne ou homéopathique par l'étendue de son champ d'action, lequel se situe à trois niveaux:

l - le niveau symptomatique (soufre):

- Champ d'action de la phytothérapie et de l'aromathérapie (allopathie).

- Effet à très court terme et de durée limitée, en relation avec la présence des principes actifs (alcaloïdes, flavonoïdes, terpènes, etc.).

2 - le niveau énergétique (mercure):

- Champ d'action de l'homéopathie.

- Délai d'action variable.

- En rapport avec la qualité vibratoire du produit et la réceptivité du malade.

3 - le niveau structural et biocatalytique (sel):

- Champ d'action de la médecine micro-nutritionniste (oligo-éléments).

- Correction durable et en profondeur du terrain.

- Effet à long ten-ne (plusieurs mois).

- Reconstitution des réserves minérales de l'organisme (Mg, Si, Mn, Cu, Zn, Co ... ) nécessaires à la vie de par leurs rôles structural et biocatalytique.

Cette tripartition des principes soufre, sel, mercure, à la base de la pharmacopée paracelsienne, est également le fondement même de l'approche holistique du patient; car, si la Spagyrie s'intéresse à la maladie comme entité nosologique, elle ne néglige cependant pas de s'intéresser comme nous l'avons vu au terrain qui s'est révélé propice à l'émergence de la maladie.


(1) Il Il faut noter, ici, la place importante que les Spagyristes accordent au problème de la "volatilisation des sels", formule qui constitue dans la chimie moderne une totale ineptie, en vertu du caractère de fixité propre au composé salin.

Les procédés de volatilisation des sels constituent, dans le microcosme spagyrico-alchimique, un arcane majeur, précieusement gardé.

Toute alchimiste par voie sèche connaît l'importance du sel nitreux et volatil de la rosée, dont Altus, à la lumière des précieux commentaires d'E. Canseliet, dévoile charitablement le procédé de fabrication.

L'analyse de ce composé révèle la présence de soufre complexé au nitre aérien, lequel soufre augmente les qualités de fondant du sel au creuset, et ajoute sur le plan médico-spagyrique des propriétés détoxifiantes aux propriétés vasodilatatrices et cardiotoniques du sel nitreux.